J’étais jeune RH dans l’industrie pharmaceutique, en bons termes avec les pharmaciennes de production.
Une employée que j’observais avec une forme d’admiration. Une bonne cinquantaine, à mes yeux d’alors. Toujours ponctuelle, d’une fiabilité absolue. Son poste : seule dans une salle, son job consistait à pousser un suppositoire dans chaque alvéole qui se présentait devant elle. Huit heures par jour. Jamais une alvéole vide.
Du haut de mes vingt-cinq ans, je trouvais ce travail sans grand intérêt. J’ai convaincu la pharmacienne responsable du conditionnement de lui confier un poste avec plus de responsabilités — la voilà donc mutée à la surveillance du bon fonctionnement d’une machine, à l’atelier de conditionnement. J’en étais fière.
Huit jours plus tard, cette employée était dans le bureau de la pharmacienne, presque en larmes, suppliant qu’on la remette aux suppositoires. La pharmacienne, aussi surprise que moi, est bien sûr venue m’en faire part quasiment sur le champ.
Je suis allée voir cette employée pour comprendre. En fait, c’était très simple. Aux suppositoires, elle pouvait penser au repas qu’elle préparerait pour ses petits-enfants le dimanche, ou au film vu la veille à la télévision. Son geste était devenu si automatique que son esprit pouvait vagabonder librement. Devant la machine de conditionnement, il fallait rester attentive en permanence — son esprit ne pouvait plus s’évader nulle part.
Elle était physiquement présente à son poste. Aux suppositoires, son esprit, lui, vagabondait ; il était ailleurs — dans ce qui donnait du sens à sa vie.
Les suppositoires, pour elle, n’étaient qu’un moyen de gagner sa vie. Plus son esprit pouvait s’échapper, moins le temps lui paraissait long.